I-
Prélude et invasion
-
1- Les
prémices de la guerre
Occupée par le Japon depuis 1910 et largement ignorée depuis
cette date, la Corée redevint une préoccupation à compter
de décembre 1943 lors de la Déclaration du Caire lorsque les
USA, la Grande Bretagne et la Chine décidèrent de déposséder
le Japon de tous les territoires qu'il occupait depuis la guerre sino-japonaise
de 1894-95 et que, par conséquent, la Corée devenait devenir
"libre et indépendante".
Ce postulat fut de facto réaffirmé lors de la conférence
de Potsdam de juillet 1945 qui entendait limiter la souveraineté
du Japon aux îles de Honshu, Shikoku, Hokkaido, Kyushu et quelques
îles mineures.
Le 8 août 1945 l'Union Soviétique déclara la guerre
au Japon et envoya rapidement des troupes vers la Corée. Quelque
peu pris au dépourvu, les USA remirent rapidement sur la table une
ancienne proposition qui prévoyait l'acceptation de la reddition
des forces japonaises au nord du 38e parallèle par les forces soviétiques,
les américains faisant de même au sud de cette même ligne.
Contre toute attente les Russes acceptèrent ce qui paraissait à
l'époque être un bon compromis, les USA récupérant
la capitale, la majeure partie de la population et 2 grands ports- Inchon
au Nord-Ouest et Pusan à l'extrémité Sud-Est- d'où
ils pouvaient rapatrier les Japonais prisonniers de guerre. Les Russes quant
à eux récupéraient la moitié nettement plus
industrielle de la péninsule.
En aucun cas les Etats-Unis ne voyaient le 38ème parallèle
comme une ligne de démarcation permanente. Ce ne fut pas le cas des
Russes. Dès qu'ils atteignirent cette "frontière"
ils détruisirent les voies de chemin de fer, les routes, les lignes
de communication et interdirent tout trafic entre ce qui était désormais
devenu les 2 Corées.
La mise en place d'une Commission Commune pour l'Indépendance et
l'Unité de la Corée ne changea pas fondamentalement les choses
et en 1947 le général Marshall, alors Secrétaire d'Etat,
prônait le départ des USA d'une Corée où
leur position devenait de plus en plus intenable.
Washington s'en remit alors à l'ONU qui adopta en novembre 1947,
et ce malgré plusieurs objections des Soviétiques, une résolution
spécifiant que des représentants élus du Nord comme
du Sud devaient mettre en place les conditions nécessaires à
l'unifications des 2 Corées et l'entériner par la tenue d'élections
générales supervisées par l'ONU.
Les Communistes n'avaient aucunement l'intention de soumettre aux urnes
la question de l'unification et renforcèrent davantage la sécurité
à la frontière. Le Nord refusa la ténue d'élections
générales. Celles-ci se limitèrent donc au Sud, sous
la supervision des Nations-Unies, et le 10 mai 1948 la République
de Corée (RC) naquit officiellement, sous la présidence de
Syngman Rhee.
Né en 1875, militant nationaliste de la 1e heure et farouchement
anti-communiste, Rhee, déjà membre de l'administration provisoire,
fut mis en avant par les Américains comme figure de proue de la future
nouvelle république. Déjà peu apprécié,
il sut très vite se rendre impopulaire aussi bien chez lui qu'à
Washington en mettant en place une dictature corrompue, étouffante,
violente et intolérante.
Dans la foulée les Russes créèrent de toutes pièces
la République Démocratique Populaire de Corée (RPDC)
sous la présidence de Kim Il Sung, qui participa à la résistance
anti-japonaise durant la seconde guerre mondiale et membre du Parti Communiste
depuis de nombreuses années.
En Août 1948 les troupes américaines commencèrent à
quitter le pays. Une batterie de conseillers militaires fut cependant envoyée
pour mettre en place une force sud-coréenne capable d'assurer sa
propre défense contre toute agression, extérieure ou intérieure.
Une montée en puissance de la guérilla communiste commençait
à devenir en effet de plus en plus problématique. Cependant
Washington craignait qu'une force armée trop importante ne donnât
une excuse au Nord pour attaquer son voisin et brida considérablement
les moyens alloués aux conseillers du KMAG (Korean Military Advisory
Group) et à l'armée qu'ils étaient censés former.
Au début de l'année 1949 le KMAG dressait un état des
lieux quelque peu pathétique des forces de la RC : Pas d'aviation,
pas de blindés, des pièces d'artillerie légères
uniquement et des munitions pour quelques jours de combat seulement. Quant
aux véhicules, au moins 1/3 du parc était en panne depuis
longtemps, faute de pièces détachées.
Le 29 août 1949 la Russie fit exploser sa première bombe atomique,
brisant ainsi le monopole américain sur l'arme suprême.
En décembre 1949 les forces nationaliste de Tchang Kaï Tchek
étaient chassées de Chine continentale par l'armée
de Mao Ze Dong vers l'île de Formose (Taïwan).
Ces 2 évènements majeurs incitèrent les USA à
revoir leurs plans en Asie. Il fut décidé qu'en cas d'attaque
soviétique majeure Okinawa et le Japon devaient être défendus
à tout prix afin de s'assurer de bases à même d'autoriser
le bombardement de la Russie. Cela à une époque de réduction
drastique du budget de la Défense qui passa de 82 milliards de $
en 1946 à 13 milliards en 1950 (5% du PIB), les effectifs passant
quant à eux de 12 millions d'hommes à 1,6 millions. Tout se
mit à manquer au sein des forces armées américaines
: munitions, carburant, pièces de rechange…
Le 15 juin 1950 le KMAG, qui oeuvrait sur le terrain, avertissait ses supérieurs
que l'armée sud-coréenne était dans un état
d'équipement, d'encadrement et de préparation terribles et
que le pays était menacé d'un "désastre similaire
à celui advenu à la Chine".
De nombreux diplomates étrangers faisaient état de rumeurs
persistantes relatives à une attaque massive de la Corée du
Nord. Ces rumeurs incitèrent le fameux général Omar
Bradley, de l'Etat-Major Interarmes (Joint Chiefs of Staff ou JCS), à
rencontrer le Brigadier-général William L. Roberts, chef du
KMAG, pour faire un point sur la situation le 20 juin 1950. Roberts assura
à Bradley que l'armée de la RC saurait faire face à
toute tentative d'agression de la part de la Corée du Nord. Rassuré,
Bradley rentra à Washington.
Le 25 juin 1950 la Corée du Nord envahissait la Corée du Sud.
2- Invasion : Contexte immédiat
En janvier 1950 le Secrétaire d'Etat Dean Acheson fit une déclaration
équivoque qui semblait exclure la Corée du Sud des intérêts
américains en Extrême-Orient. Cette déclaration, ajoutée
au retrait des troupes US, à l'évident manque d'enthousiasme
de Washington pour le régime autoritaire de Syngman Rhee et à
l'opposition de la droite conservatrice à l'allocation de fonds à
son pays entraîna une forte impression de totale indifférence
de la part des Etats-Unis à l'égard de la RC.
Bien qu'aucun élément réellement concret ne puisse
expliquer les circonstances qui poussèrent Kim Il Sung à envahir
la Corée
du Sud, on peut raisonnablement imaginer que ceux évoqués
ci-dessus l'aidèrent à prendre sa décision.
A ce jour on suppose que les Russes se seraient contentés de laisser
faire Kim plutôt que de lui souffler l'idée de l'attaque. Il
est cependant évident que la Corée du Nord avait besoin de
l'aide de Moscou pour son approvisionnement en armes et en équipements,
ainsi que de la connivence de Pékin pour pouvoir utiliser le réseau
ferré chinois à cet effet.
Quelques mois auparavant de nombreux vétérans de l'Armée
de Libération Populaire Chinoise, Coréens de naissance, avaient
été démobilisés. Il est plus que probable que
Pékin n'avait d'autre but que la démobilisation de son immense
armée mais le résultat fut le même. Pyongyang (capitale
de la Corée du Nord) vit ses effectifs augmenter d'autant de combattants
expérimentés.
Les mémoires de Khroutchev présentent une version des évènements
plausible, même si leur véracité reste sujette à
caution : Kim Il Sung aurait convaincu Staline de la possibilité
d'une victoire rapide, facilitée par l'émergence d'une guérilla
communiste de plus en plus active, et implicitement soutenu en cela par
Mao qui ne semblait pas penser que les USA interviendraient dans une affaire
interne à la Corée.
Ainsi les Russes se seraient satisfaits d'une tentative d'unification des
2 Corées sous la bannière communiste avec un minimum de risques
diplomatiques ou militaires pour eux-mêmes. Quant aux Chinois, tout
à leurs problèmes internes suite à leur victoire, ils
seraient restés passifs mais bienveillants à l'égard
de la tentative du maître de Pyongyang.
Confiants dans l'armée de la RC et plus préoccupés
par la masse des menaces communistes qui s'étalaient à travers
le globe (Moyen-Orient, Philippines, Grèce, Yougoslavie, Indochine…)
l'Etat-Major et l'Administrations rangèrent les nombreux rapports
du 1er semestre 1950 faisant état d'une probable attaque nord-coréenne
au bas de la pile.
La surprise fut donc totale.
3- Invasion : Les 1ères heures
Le barrage d'artillerie et de mortiers nord-coréen débuta
à 4h du matin le 25 juin 1950 (soit le début d'après-midi
du 24 à Washington).
Diplomatiquement, stratégiquement et tactiquement l'attaque communiste
prit les Américains et les Sud-Coréens totalement au dépourvu.
135 000 hommes répartis en 7 divisions d'infanterie prêtes
au combat et 3 nouvellement achevées, une brigade blindée
équipée de T-34 soviétiques et une importante artillerie
déferlèrent sur la frontière. Les forces aériennes
nord-coréennes, 200 chasseurs Yak-9 et bombardiers IL-10, étaient
ridicules selon les standards occidentaux mais largement suffisantes pour
soutenir l'infanterie et détruire les maigres forces ennemies en
quelques heures.
En face les 95 000 de Syngman Rhee étaient dramatiquement sous-équipés,
sans forces blindées ou anti-tanks et sans artillerie supérieure
au 105mm. Un tiers seulement de l'armée de la RC était mobilisé
à la frontière le 25 juin. L'armée était de
plus grandement corrompue et sans la motivation propre aux Nord-Coréens.
Quatre brèches furent rapidement percées à la frontière,
menées par une arme blindée apparemment indestructible. En
quelques heures la 6ème Division prit Ongin, la 1ère fonçait
en direction de Kaesong, tandis que plus à l'Est la 3ème et
la 4ème s'emparaient du corridor d'Uijongbu. Plus à l'Est
encore la 5ème Division menait plusieurs débarquements amphibies
derrière les lignes effondrées de la RC.
Incapable de soutenir la moindre cohésion en tant que formation de
combat, l'armée de Syngman Rhee commença précipitamment
à battre en retraite, abandonnant la plupart du temps son matériel.
A 9h30 Kim Il Sung donnait sa version des faits à la radio :
" … la clique de pantins sud-coréens a rejeté tous
les appels à la réunification proposés par la République
Démocratique Populaire de Corée et a osé nous agresser…au
Nord du 38ème parallèle… La RDPC a lancé une
contre-attaque pour repousser les troupes d'invasion. La clique sud-coréenne
sera tenue pour responsable de ce qui pourra désormais arriver…
"
Quatre heures après le début de l'attaque il était
désormais évident qu'il ne s'agissait pas d'un simple raid
frontalier. L'ambassadeur américain à Séoul, John J.
Muccio, en informa immédiatement le Département d'Etat à
Washington.
4- L'ONU entre en scène
Le câble n° 925 de Muccio fut reçu à Washington
à 21h26 heure locale le samedi 24 juin. A 22h le Secrétaire
d'Etat Dean Acheson était mis au courant de son contenu. John D.
Hickerson, l'Assistant Secrétaire d'Etat aux Nations-Unies, suggéra
de présenter la situation à l'ONU le plus tôt possible,
en l'occurrence le dimanche 25. Acheson prévint immédiatement
Harry Truman, qui accepta la proposition d'Hickerson.
Le 13 janvier 1950 Yakov Malik, représentant Soviétique aux
Nations-Unies, avait quitté le Conseil de Sécurité,
pour marquer la désapprobation de l'URSS quant à la non-représentation
de la Chine Populaire en lieu et place de la Chine Nationaliste de Tchang
Kaï Tchek. Il n'était pas revenu depuis cette date ce qui enlevait
toute possibilité de veto soviétique, fait sans précédent
dans l'histoire des Nations-Unies.
Par conséquent, le 25 juin 1950, à 18h, une résolution
condamnant l'attaque nord-coréenne et demandant le retrait immédiat
des troupes de Kim Il Sung situées au Sud du 38 parallèle
fut votée par 9 voix Pour, 0 Contre.
Dans le contexte de Guerre Froide d'après-guerre où la menace
"Rouge" n'était pas perçue comme une pure abstraction,
de nombreux pays virent dans l'affrontement des 2 Corées la possibilité
de marquer leur engagement contre l'expansion communiste.
Le mardi 27 juin le Conseil de Sécurité adoptait une nouvelle
résolution qui "recommand[ait] que les membres des Nations-Unies
fournissent à la République de Corée toute l'aide nécessaire
pour repousser l'attaque à laquelle elle [était] sujette et
pour restaurer la paix et la sécurité dans la zone "
5- Une "action de police"
Entre-temps les USA seuls ne restaient pas inactifs.
Le 25 juin, Truman, Louis Johnson (le Secrétaire à la Défense)
et les JCS se rencontrèrent et abordèrent 3 points :
-Utilisation de l'Arme aérienne contre les forces nord-coréennes
-Déploiement de la 7ème Flotte dans le détroit de Formose
pour protéger l'île d'une possible intervention chinoise
-Envoi de troupes au sol
Johnson et les JCS s'opposèrent au 3e point, arguant que le redéploiement
des troupes aurait affaibli la position et la stratégie militaire
globale des Etats-Unis.
Le 29 juin, après avoir évalué la situation sur le
terrain, le Commandant Américain en Extrême-Orient, le célèbre
général Douglas Mc Arthur, en conclut que seul l'envoi de
fantassins pouvait sauver la Corée du Sud, Il se déclara même
prêt à envoyer son armée d'occupation du Japon, malgré
ses carences en équipement et en entraînement, sous forme d'un
Regimental Combat Team (RCT, Groupement Régimentaire de Combat) en
attendant l'arrivée des 2 divisions qu'ils jugeaient nécessaires
en provenance des USA. Il insista fortement sur la nature pressante de sa
requête et sur le fait que chaque minute comptait et devait être
utilisée à mobiliser des hommes pour partir en Corée.
Il préconisa l'usage massif de toutes les ressources disponibles,
aussi bien navales qu'aériennes ou terrestres.
Déjà Mc Arthur ne concevait une quelconque victoire que comme
totale et avec elle l'éradication de la Corée du Nord.
A 16h, toujours le 29, répondant à la question d'un journaliste
qui lui demandait si les USA étaient en guerre, Harry Truman répondit
que non. Il lui fut alors demandé si on pouvait qualifier cette intervention
d'action de police, ce à quoi il répondit par l'affirmative.
En tout état de cause Truman ne passera en effet jamais par la Congrès
pour déclarer officiellement la guerre, créant ainsi un précédent
que rééditera Lyndon B. Johnson quelques années plus
tard.
Ce même jour Séoul tombait aux mains de l'armée nord-coréenne.
L'Etat-Major, désormais plus confiant dans le fait que cette attaque
n'était pas le prélude à une offensive majeur des Communistes
en Europe, ne s'opposa plus à l'envoi de troupes au sol.
Le 30 juin, un communiqué officiel déclara que "la totalité
des côtes coréennes fai[sait] l'objet d'un blocus naval, [que]
l'US Air Force en Extrême-Orient [était] engagé dans
la lutte contre les Communistes [et que] me général Mc Arthur
[avait] été autorisé à utiliser certaines troupes
au sol". Tout cela au Sud du 38ème parallèle uniquement.
Le 30 juin, Tchang Kaï Tchek se propose d'envoyer 33 000 hommes à
l'aide de Syngman Rhee. Truman hésita à utiliser cette force,
pensant que l'implication du maximum d'intervenants possibles rendait son
action d'autant plus justifiée, mais les risques d'intervention chinoise
le firent hésiter. Les JCS coupèrent court à sa réflexion
en jugeant les hommes de Tchang peu fiables et sans grande valeur militaire.
Le 10 juillet Mc Arthur fut officiellement nommé commandant en chef
de la force d'intervention des Nations-Unies qui était en train de
se constituer.
Malgré la multitude de pays qui vinrent apporter leur contribution
à cette force multinationale (Grande-Bretagne, Australie, France,
Turquie, Colombie, Belgique, Ethiopie, etc.), les Corées, dont l'existence
politique et la survie étaient en jeu, étaient désormais
devenues le champs de bataille des 2 superpuissances idéologiques
de la guerre froide, sous la forme d'une gigantesque "action de police".